De la milicienne à la madone

1936 / 1939 : l’image de la « Femme » dans l’iconographie de la guerre d’Espagne.

 

Carles Fontséré (*) affirme, avec raison, qu’il est impossible de « comprendre » une affiche sans prendre en compte la situation économique, politique ou des combats, du moment où elle a été conçue. Voici donc quelques idées sur l’évolution et les permanences de l’image de la femme dans les affiches de la guerre d’Espagne.

1936, la milicienne :

18 – 19 juillet 1936, les femmes (souvent les armes à la main) participent activement à la victoire des forces antifascistes sur le coup d'État militaire. Pendant l’été 1936 et à l’égal des hommes, en salopette bleue (El mono azul), avec leur foulard rouge ou rouge et noir, elles s’imposent sur le front, dans les usines et les campagnes. Elles deviennent rapidement le symbole des milices combattantes, de la révolution sociale et culturelle en marche. Elles symbolisent, non pas la résistance des travailleurs mais, la lutte du « peuple en armes » contre une poignée de généraux rebelles. Une fois passé l'élan révolutionnaire, l'apprêté des combats sur le front, la réticence des organisations à voir des femmes dans les tranchées, la transformation des milices en armée populaire et républicaine, vont renvoyer les miliciennes...   à l'arrière.

1937, la militante et l’effort de guerre :

La militante remplace rapidement la milicienne, mais le rôle des femmes « militante active » de la transformation sociale de l’Espagne « antifasciste » restera présent jusqu'à la fin de la « guerre » (au moins dans l'iconographie des organisations féministes). Leurs thèmes favoris sont : l'égalité (grâce à l'émancipation sociale) ; la lutte contre la prostitution ; l'éducation ; l'éveil culturel. Les mêmes différences « politiques » sont visibles chez les organisations de femmes que chez les « hommes ».

Le retour au travail des champs des usines et comme infirmières. Dès l'hiver 1936 / 1937, la militarisation des milices permettra aux institutions républicaines de revenir à une vision plus « habituelle », plus machiste, du rôle de la femme pendant la guerre : les femmes à l'arrière et les hommes au front. Par ailleurs, la ré-organisation de la société, de l'économie fait que la zone anti-fasciste a besoin de bras dans les champs, dans les usines, dans les écoles et dans les hôpitaux. Pour des campagnes contres les planqués, les alcooliques et les fainéants, les organisations gouvernementales ou communistes feront jouer à la militante de l’arrière, un rôle peut agréable : délatrice ! A partir de l’automne 1937, « la femme tricotant des pulls pour le soldat au front » et l’infirmière au chevet d’un soldat blessé, ont remplacé celle de la militante de 1937 ou de la milicienne de 1936.

1938, la « madone à l’enfant » :

Dès les premiers bombardements sur Madrid (automne 1936) la mère et son enfant deviennent un des thèmes favoris de la propagande. Le bombardement de Guernica (1937) et surtout les premiers revers militaires (malgré la militarisation forcée des milices), la « Madone » remplacera la milicienne et la militante sur les affiches. Il est extrêmement rare de voir un gouvernement en guerre mettre autant en valeur ses propres victimes (et donc son échec). Il s'agit pour les forces républicaines d'augmenter l'adhésion du peuple à sa politique et de forcer la main aux démocraties qui refusent de lui livrer des armes. La représentation très chrétienne des mères et de l'enfant (la vierge et l’enfant jésus) est inattendue de la part de dessinateurs tous anticléricaux convaincus. C’est cette iconographie qui est quasi uniquement employée dans la propagande des pays démocratiques.

La solidarité avec les réfugiés. Dès l'été 1936, l'accueil des réfugiés sera une des pierres angulaires de l'action du gouvernement, de toutes les organisations syndicales et politiques. Bombardements de Madrid (1936), batailles du Nord-Ouest (Galice et Pays-Basque), chute de Malaga, etc. autant de d'événements qui grossiront le flot des réfugiés. SRI pour les communistes, SIA pour les libertaires, sont les principales organisations en charge de l'aide au réfugiés tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de l'Espagne. Châteaux, hôtels, bâtiments religieux, sont réquisitionnés pour être transformés en hôpital, colonies et résidences. Les femmes y jouent un rôle primordial.

 

Thèmes où la femme apparaît

La place du corps dans l’émancipation des femmes : L’émancipation de l’individu-e- passe aussi par la réappropriation notre corps. Il s’agit de le libérer de l’exploitation économique du travail (grâce aux progrès de la mécanisation des tâches), de l’oppression culturelle par le rejet de la religion et aussi par la promotion des activités sportives (mêmes les femmes libertaires avaient une section sportive). Cette réappropriation a commencé avec les débuts de la 1ère république espagnole (1931). Graphiquement l'apparition des corps « nus » est liée à la fois à la libération « sexuelle » et au mythe de la pureté d'une nouvelle société naissante. Aujourd'hui, un corps nu de femmes -sur une affiche- est plutôt le symbole de la marchandisation du corps et de sa prostitution au service du marché.

La lutte contre la prostitution symbole de la place de la femme dans le camp républicain. D'un côté, le gouvernement et certaines organisations de gauche combattent les maladies vénériennes liées à la prostitution et à l’alcoolisme. Pour ces organisations, ces fléaux remplissent les hôpitaux aussi sûrement que les balles des fascistes sur le front. D’un autre côté, les groupes Mujeres Libres et d’autres organisations combattent la prostitution comme une activité totalement incompatible avec les valeurs du socialisme et la transformation sociale en cours. Affiches, tracts, journaux muraux et même des bons pour des paquets de tabacs sont distribués massivement jusque sur le front dans les milices de la CNT.

Les filles, égales des garçons : l'Espagne antifasciste apporte une éducation laïque, non sexiste, mixte et égalitaire à tous et à toutes : filles, garçons, adultes, soldats, paysans, etc. Toutes les organisations républicaines et libertaires ont fait de l'éducation un outil de libération, de combat et d'éveil au service des enfants. En 1936, plus de la moitié du peuple espagnol était analphabète, en 1939 ce n'est largement plus le cas. En Espagne, c'est Francisco Ferrer y Guardia -en 1901- qui créée les premières « écoles modernes », elles rompent le monopole de l'Église et seront de ce fait combattues par la monarchie. F. Ferrer y Guardia sera fusillé en 1909. Graphiquement, dans les écoles ou dans les colonies pour enfants réfugiés, les filles sont toujours positionnées à l'égal des garçons.

La femme comme représentation de la République (mais pas de la justice, ni de la liberté, ni du gouvernement républicain). Dans l'iconographie sociale et révolutionnaire, le femme était souvent symbole de la liberté (guidant le peuple) et ou de la justice sociale. Pendant la guerre d'Espagne, la liberté est plus souvent suggérée par des chaînes qui se brisent (thème le plus souvent utilisé par les organisations libertaires). La République (plutôt dans sa version grecque), institution protectrice du peuple est représentée par une femme affublée d'attributs qui fassent que le lecteur ne la confonde pas avec une femme « normale ». Bien évidemment, cette représentation de la femme n’est présente que sur les affiches des partis « républicains », elle est absente des affiches éditées par la galaxie libertaire et révolutionnaire (POUM, UGT d’avant 1937, etc.)

 

La femme prise en otage par la propagande :

« Peu importe que je manipule la vérité, que je sois de mauvaise fois, puisque que c'est pour la bonne cause. »

C'est certainement cette maxime qui a conduit les services de propagande des organisations républicaines à trafiquer les faits dans le but d'améliorer l'efficacité de leur propagande. Voici deux photos soigneusement détourées, re-dessinées et sorties de leur contexte initial et qui montrent une femme et son enfant comme « victimes » alors qu'elles étaient « militantes ». Les deux photos originales sont antérieures au début de la guerre (meeting pendant la campagne électorale de février 1936 et lors d'une manifestation à Barcelone). La fin justifie-t-elle les moyens ? Ce débat sera mené -en interne- par les affichistes eux-mêmes. Travestir, manipuler la réalité est généralement l'œuvre des gouvernements autoritaires et des dictatures.

Wally Rosell / Ramon Pino

* Carles Fontseré, est membre du SDP à Barcelone en 1936. Il dessinera des affiches pour toutes les tendances politiques et syndicales. Dans les années 1980, il re-travaille pour la CNT renaissante et écrit ses mémoires : Memories d’un cartellista Català.