Le Syndicat des dessinateurs professionels de Barcelone (SDP - UGT)

  Le Syndicat des Dessinateurs Professionnels de Barcelone (SDP - UGT)

 

Début 1936, une série de tracts accrochés sur les arbres bordant les Ramblas de Barcelone convoque les dessinateurs pour constituer un syndicat. Une cinquantaine d’artistes répondent à l’appel et se réunissent dans un Athénée Populaire. Ils y élisent un comité directeur présidé par Helios Gomez. La ferveur communiste de celui-ci influe à l’heure de choisir entre les deux centrales syndicales les plus importantes alors : l’UGT et la CNT. La majorité vote pour l’adhésion à l’UGT bien que quelques dessinateurs soient plus favorables à s’affilier à la CNT ou à créer un syndicat autonome. En fait, la création du syndicat répond avant tout à un besoin des dessinateurs de se défendre contre les pratiques abusives des directeurs de publicité et des patrons d’entreprise et à une volonté de protéger leur travail. Le SDP commence réellement son activité révolutionnaire qu’avec l’éclatement de la Guerre Civile.

 Après la victoire des barcelonais sur le coup d’état militaire, le SDP profite aussi des changements sociaux impulsés par la révolution prolétarienne. Il délaisse le petit local situé sur les Ramblas (au niveau de la Plaza Real) pour s’installer dans un palais de marquis réquisitionné (9 del Portal de l’Àngel). Une fois maître des lieux, il forme un comité révolutionnaire, composé d’une quinzaine d’artistes. Mus par le désir de soutenir les camarades qui luttent pour la victoire, les dessinateurs se mettent rapidement à la tache. Carles Fontserè, Francisco Riba Rovira et Jaume Solà (1912-1979) réalisent les trois premières affiches de la révolution espagnole. Si celles-ci sont imprimées avec les sigles de l’UGT et du PSUC, c’est plus par un concours de circonstances que par réelle conviction politique des affichistes. En effet, c’est Rafael Tona, un autre artiste du syndicat, qui prend l’initiative de les porter à la centrale socialiste (UGT). Le trajet entre le palais des marquis et le centre du PSUC devient de plus en plus régulier à mesure que la collaboration d’autres dessinateurs s’intensifie.

Le succès des affiches amène le SDP à créer, au sein du palais, un atelier collectif ouvert à tous ceux qui souhaitent y travailler. Chaque artiste peut disposer du matériel fourni par le syndicat et peindre librement sans donner d’explications ou de justifications à personne. En août 1936, Helios Gomez propose aux membres du comité révolutionnaire que le syndicat soit incorporé aux Milices, comme section propagande. Comme tout milicien, ils reçoivent deux pesetas chaque jour. La création de l’atelier collectif permet d’impulser la production d’affiches et de toutes sortes de propagande graphique pour les organisations antifascistes (les affiches seront signées SDP). Le SDP remplit la fonction dont est chargé le Commissariat à la Propagande de la Generalitat créé plus tard, en octobre 1936.

 Chaque jour, de plus en plus d’artistes se présentent au SDP : certains parce qu’ils veulent mettre leur art au service de la révolution, d’autres parce qu’ils se sont retrouvés « à la rue » après la fermeture de nombreux cercles artistiques accusés d’être monarchiques, réactionnaires ou liés à l’Eglise. Les effectifs du syndicat passent de 150 à 1800 membres en octobre 1936. L’affluence est telle que les membres du comité se voient obligés de mettre en place un système pour restreindre et contrôler les adhésions : dorénavant, deux membres doivent donner leur aval pour l’affiliation d’un artiste inconnu. Ainsi, Sim (Rey Vila), qui se présente au palais avec l’iconographie complète des journées insurrectionnelles de mai 1936 sous le bras, n’est pas accepté : Tona considère que son travail ne correspond pas à l’activité militante du SDP (ce travail est finalement édité par la CNT-AIT sous le titre : 19 julio 1936 : Estampas de la revolución española). Mais, les convictions politiques n’étant pas un critère de sélection déterminant, le SDP est composé d’artistes de toutes les tendances : communistes, socialistes, libertaires, trotskistes, conservateurs appelés ironiquement « hommes du café au lait » (boisson des bourgeois catalans) et même un artiste, Paco Ribera, lié antérieurement au mouvement phalangiste. Cependant, la majorité des dessinateurs, de simples « catalanistes » de gauche, ne sont pas affiliés à un parti politique précis. Cet éclectisme a laissé une empreinte graphique sur les premières affiches, même si y figure le sigle du PSUC.

 Le SDP, seul organe collectif capable de produire une grande quantité d’affiches, devient un centre de propagande majeur au service de la révolution. Bien que la plus grande partie de sa production graphique soit destinée à l’UGT et au PSUC, il travaille aussi pour la CNT, la FAI, le POUM et d’autres organisations anti-fascistes. Il joue donc un rôle fondamental dans le développement de la propagande par le biais des affiches. Celles-ci ont un fort impact visuel que la radio ou les journaux, où la dimension graphique n’est que peu développée, ne sont pas en mesure de créer. Elles remplissent aussi une fonction sociale en alimentant le climat révolutionnaire et en établissant un dialogue entre le peuple et les organisations antifascistes. De plus, elles deviennent un symbole de la révolution que l’ouvrier peut exposer dans l’usine, l’atelier, les lieux publics. D’ailleurs, le succès de l’exposition d’affiches antifascistes organisée par le SDP en octobre 1936 prouve leur popularité et leur importance politique.

 Dès les premiers mois de la guerre, les dessinateurs participent activement aux campagnes de propagande et aux manifestations populaires. Alors l’activité individuelle s’efface au profit du travail en équipe pour peindre des pancartes et des banderoles pour les meetings. Mais le SDP est aussi touché par les tensions croissantes entre communistes et anarchistes. Un groupe d’artistes, mené par Tona, saccage le local du SDP et emporte le matériel sous prétexte qu’il est fourni par le « Parti ». Indignés par un tel acte, les autres dessinateurs exigent le retour du matériel et convoquent une assemblée extraordinaire pour juger cet acte de vandalisme. L’assemblée décide d’expulser les vandales du SDP : Rafael Tona, José Alloza, Jacint Bofarull, Germà Viader et Martί Bas.

Cet acte marque la fin du système autogéré de l’atelier collectif du SDP.

La propagande graphique continue jusqu’à la fin de la guerre, mais les artistes sont de plus en plus encadrés et contrôlés par les organisations politiques et syndicales. Le Commissariat de la Propagande de la Generalitat reprend en grande partie la fonction du SDP.

 

Chloé Rosell d'après : Les Affiches des combattant-e-s de la Liberté (volume 1) Editions Libertaires