Emma Goldman, en Espagne, interview parue en septembre 1937 dans Solidaridad Obrera

 Emma Goldman, à son retour de Madrid

Article paru le 30 septembre 1937 dans « Solidaridad Obrera » d’après une interview réalise à Valence, le 28 septembre 1937.

« Ce qui m’a le plus impressionnée, c’est l’œuvre constructive de la Confédération ; elle constitue la base de la nouvelle structuration sociale »

J’ai devant moi Agustín Souchy (1), un interprète affable, et Emma qui n’a rien perdu de sa force spirituelle ni de sa santé physique, en dépit des persécutions et des amertumes. De ses années de lutte, de ville en ville, portant ici et là le message de l’humanité nouvelle au bout de sa plume et jusque dans les meetings, Emma a gardé une empreinte profonde que trahit la modulation nostalgique de ses réponses. Elle parle. Elle me parle. Et Souchy de m’expliquer ce que recouvrent les mots d’Emma quand ils prennent des accents dramatiques. Elle revient de Madrid et je l’interroge sur ses impressions de la capitale héroïque.

Écoutons-la : J’en reviens effectivement, mais je n’aime pas parler de moi, camarade. À la vérité, je suis tellement lasse.

J’insiste. Je veux savoir ce qu’elle pense du drame qui se joue à Madrid. Je tiens par dessus tout à entendre de la bouche de cette grande militante du mouvement anarchiste international des mots qui parlent d’amour, mais aussi d’ardeur au combat. Des mots rudes et des mots tendres. Je veux qu’elle me dise que tout est anarchisme alors que notre heure est à feu et à sang. À l’heure des tranchées, aux heures paisibles. Aux heures de haine, quand la volonté ne ploie devant personne ni pour rien au monde. Aux heures de l’Espagne, de ceux qui chérissent leur terre et leurs maisons souillées par la botte infamante du fascisme meurtrier.

Forte, généreuse, l’esprit aguerri par de longues années de souffrance et de lutte, Emma se tient devant moi et mes yeux fouillent jusqu’au tréfonds de son âme dont la trajectoire, admirable de tant de noblesse, se montre sans fard en se souvenant. Écoutons-la : Je suis allée à Madrid. Dans les tranchées. J’ai parlé avec les combattants, visité les collectivités agricoles. J’ai vu l’immense travail accompli et j’ai eu l’occasion de parler avec les Madrilènes. J’en ai conclu que Madrid est le miracle des siècles, qu’elle représente la plus belle épopée de la résistance et de l’abnégation, du courage et du stoïcisme, dont seules les légendes sont capables de parler. Je ne m’attendais pas à trouver tant de grandeur dans l’esprit de ce peuple, ni, mieux encore, à voir nos camarades créer et bâtir sans relâche, sans perdre espoir, au milieu des ruines, cernés par la mort...

 Qu’est-ce qui t’a le plus impressionnée ?

 Le travail accompli par les collectivités dans les champs, à l’usine, dans les villages de pêcheurs. Mais surtout l’œuvre constructive de la Confédération, car de tout ce que la CNT et la FAI ont réalisé par leurs efforts, c’est probablement ce qui restera de plus solide. En réalité, c’est la base de la nouvelle structuration sociale.

 Que penses-tu de la guerre, Emma ?

 J’ai toujours été pacifiste. J’ai même été emprisonnée pour mes campagnes contre la guerre en Amérique. Si la guerre d’Espagne était une guerre impérialiste ou une guerre de conquête, je m’y opposerais certainement. Mais pour moi, cette guerre, imposée au peuple espagnol, est différente des autres. Non seulement parce qu’on y combat le fascisme, mais aussi parce que les combattants ont la généreuse prétention de défendre la Révolution commencée le 19 juillet, avec toutes les conquêtes du moment. Nul ne peut prédire ce qu’il adviendra car les organisations révolutionnaires en Espagne – la CNT et la FAI – ne luttent pas seulement contre Franco, elles luttent aussi contre ses protecteurs – l’Italie et l’Allemagne [...] (2)

 Que penses-tu de la situation ? Et de l’avenir ?

 Je ne peux que répéter ce que j’ai souvent déclaré et écrit, à savoir que toute la confusion de ce monde vient de la dernière guerre et qu’il est impossible de prévoir l’avenir pour la simple raison que les événements se succèdent si vite que nous n’en avons pas le temps.... Nos combattants doivent se tenir prêts à affronter l’ennemi commun avec tous les moyens à leur disposition, prêts à lutter contre le fascisme, autrement dit, contre l’impérialisme. Je crois fermement à la victoire du peuple espagnol, à sa lutte antifasciste, parce que, après avoir été écrasé en Espagne, le fascisme le sera aussi dans les autres pays. Et je veux croire à un nouvel ordre vital.

 Notre guerre est-elle comparable à celle de la Chine ?

 La Chine se bat contre les desseins criminels du Japon, alors que la guerre antifasciste de l’Espagne est très différente pour les raisons invoquées. Notre guerre en Espagne défend la Révolution et ses conquêtes. Et nos camarades espagnols doivent se le répéter inlassablement.

Emma a terminé. Elle se tait. Tout est dit. Je réunis mes notes et je me mets en route. Le travail m’attend, comme chaque jour, un travail sans relâche...

Ben-Krimo (3) Traduit de l’espagnol par Françoise Bonnet.

Notes

(1) Augustin Souchy (1892-1984) : anarchosyndicaliste allemand et délégué international en Espagne, il accompagna Emma Goldman dans ses visites et lui servit souvent d’interprète (NdT)..

(2) Passage illisible représentant environ un quart de l’article (NdT).

(3) Ben-Krimo, pseudonyme de Léon Azerrat Cohen, révolutionnaire juif de Tanger, qui rejoignit la CNT à Valence et dont les articles dans les journaux anarchistes étaient particulièrement appréciés (NdT)..

Emma Goldman rencontra à Madrid les dirigeantes du groupe Mujeres Libres : pour en savoir plus : CLIC !