Le mouvement anarchiste français et la révolution espagnole

Nous vous présentons deux interviews réalisées, en 1986, par la revue "les Œillets Rouges".

la rédaction du Libertaire en 1937  en photo, la rédaction du Libertaire

En 1936, Paul Lapeyre et Nicolas Faucier sont des militants qui occupent des postes importants. Ils représentent deux sensibilités, deux approches différentes des évènements espagnols, mais aussi Français : le front populaire, la résistance au fascisme, le syndicalisme,…

Nicolas Faucier (de l'Union anarchiste & rédacteur au Libertaire) : Quand est survenu, le 19 juillet 1936, la Révolution espagnole, ça a été un enthousiasme indescriptible pour nous qui étions dans une sorte d'ambiance révolutionnaire, parce que si les ouvriers venaient de rentrer à l'usine, l'esprit restait, l'espoir était né. Nous pensions, comme en 1917 pour la Révolution russe, Elle va gagner ! Il y avait tous les révolutionnaires italiens rescapés du fascisme, réfugiés en France, qui se sont précipités là-bas. II fallait aider les compagnons espagnols. D'abord beaucoup voulaient y aller, quand Lecoin vint me trouver (1) : Faucier, si tu veux, on va faire quelque chose ensemble, tous les deux on va faire un gros boulot. On commence alors par récolter les copains et on lance des appels pour l'aide à l'Espagne, des munitions, des vivres et des médicaments. Les Espagnols nous fournissent une voiture, une Mercedes, puis une camionnette qu'un teinturier-artisan est venu nous apporter. Comment avons-nous acquis un camion ? Je n'en sais rien... Nous en sommes arrivés à avoir 2 ou 3 camions. Là aussi nous nous sommes "compromis" parce que mon ami Marceau Pivert, qui animait la Gauche révolutionnaire, avait une responsabilité dans le gouvernement Léon Blum concernant la Radio. Il avait des accointances avec les douaniers de Port Bou pour laisser passer nos camions sans trop insister sur la fouille, parce que nous avions des caches d'armes au-dessous. Oui, c'était des gouvernementaux, mais on allait les asticoter, je t'assure; on n'était pas là pour pleurer les mains jointes ! J'ai souvenir d'une intervention de Léon Blum qui nous demandait de ne pas tenir un meeting. Lecoin lui dit : Donnez-nous quatre ambulances et puis on verra ce que nous ferons ! Ils n'ont pas voulu nous les donner les quatre ambulances,... Ça, c'était pourtant du travail pratique ! On se compromettait, c'est entendu ! Nous rencontrions les trafiquants d'armes, eh oui ! Mais, il fallait le faire ce travail-là !

Les Œillets Rouges : Et les volontaires anarchistes ?

N Faucier : Il y a eu Carpentier, Ridel, qui sont allés se battre en Espagne avec la centurie Sébastien Faure..., et Simone Veil, s'il te plaît !... Elle ne savait pas tenir un fusil, mais elle voulait y aller.

O R. : Tu te souviens d'autres noms ?

N F : Non ! Et pourtant, ils nous sont passés entre les mains; c'était nous qui leur payions le voyage. Les cocos n'en envoyaient pas au début. Attention ! La Russie n'est intervenue qu'au mois d'octobre, quand elle a senti que les renforts italiens et allemands allaient triompher de la Révolution espagnole... Mais nous avions déjà devancé ces choses-là. Notre local était étroitement surveillé parce que, quand les camarades espagnols avaient raflé à droite et à gauche des moyens d'acheter des armes, ils nous envoyaient des émissaires; certains passaient à travers le filtrage policier, mais il y en avait d'autres en situation irrégulière qui étaient automatiquement expulsés. Nous étions tenus à une certaine prudence, il y avait pas mal de petits truands trafiquants d'armes qui venaient offrir leurs services ; et parmi ces gens-là, il y avait des policiers qui cherchaient à s'immiscer pour nous prendre en flagrant délit. Il fallait faire attention.

O R. : Parmi les volontaires de la première heure, certains, comme Ridel, sont revenus...

N F : Mercier était un type de valeur (2). Nous, ici, nous voulions aider l'Espagne, mais pour le faire, nous avions besoin de créer un mouvement en faveur de l'Espagne. Il nous fallait des orateurs, des écrivains, Ridel-Mercier était de ceux-là. Je crois que nous avons insisté pour qu'il revienne. Je me revois à l'enterrement de Durruti à Barcelone où je l'ai vu et je lui ai dit que n'importe qui pouvait être soldat, mais que nous avions besoin de Ridel : il est revenu.

O R : Quelle était votre position par rapport à la politique de la C.N. T. ?

N F : Nous pensions qu'ils avaient le dos au mur. D'une part il y avait Franco, et d'autre part il y avait les communistes qui avaient les armes. La C.N.T. savait l'influence qu'elle avait dans le mouvement ouvrier, alors elle disait : Nous faisons des concessions ! qui ont été très loin et qui, souvent, se retournaient contre l'intérêt des collectivités, l'intérêt des combattants libertaires. Nous le leur reprochions aussi ! Dans le Libertaire, il y avait la version "officielle", mais, nous leur disions : Mais qu'est-ce que vous foutez ? Vous êtes en train de vous liquider, de déconsidérer le mouvement, etc. Ils nous répondaient : Pas d'histoire ! La victoire d'abord et, après, nous liquidons tous les autres. Ils se croyaient plus forts qu'ils ne l'étaient et, finalement, ils ont été les victimes. Mais nous avons soutenu, parce que nous devions les aider.

O R. : C'est pour cela que vous avez refusé de formuler vos critiques dans Le Libertaire ?

N F. : Oui, dans l'ensemble, on mettait l'accent sur leurs luttes, pour essayer toujours d'amasser le plus possible de moyens financiers pour les aider.

O R : Comment expliques-tu qu'il ait pu y avoir dans Le Libertaire des articles approuvant la position de la C.N. T. ? S'agissait-il de positions individuelles ?

N F. : Je ne veux pas dégager ma responsabilité, mais je n'aurais pas été si loin. Nous étions, avec Lecoin, complètement absorbés par notre boulot pratique d'organisation de meetings.

O R. : Pourquoi présenter, comme on put le lire, la participation gouvernementale comme une victoire des anarchistes, quand il s'agissait plutôt d'une défaite ?

N F. : Ce n'était pas une défaite, c'était un compromis. Tu sais, Prudhommeaux et les autres étaient durs... On s'est séparé de Voline. Je vois cette réunion avec le comité syndicaliste de la C.G.T.S.R. : Ils reprochaient nos complaisances, nous leur répondions : Mais vous n'êtes pas dans le bain, nom de Dieu ! Vous ne vous figurez pas que, nous nous apercevons pas justement de ces défaillances comme vous ? Seulement, devant les autres, vous montrez toutes les divisions qui éloignent les gens. Dans l'adversité, nous ne nous sentions pas le droit de les condamner. Il ne faut pas dire que nous avions raison, mais il faut essayer de comprendre pourquoi nous avions une telle position, erronée ou pas, il fallait tenir !

O R : Après les événements de mai 37, pourtant, même Lecoin formula des critiques ouvertes à l'encontre des responsables de la C.N. T. (3)...

N F : Il y avait aussi Lazarevich, Berneri,… On était tous d'accord sur le fond, mais on ne pouvait pas le dire. Moi, je ne pouvais pas, car je voyais les gens se battre, se faire descendre par les communistes, par les troupes de Franco. Avons-nous eu raison ou tort ? Voilà la question.

 

Paul Lapeyre (de la CGT-SR et de la Fédération Anarchiste Française) :

Les Oeillets Rouges : Qu'est-ce que la guerre d'Espagne a représenté pour le mouvement libertaire français, qu'il s'agisse de l'U.A. ou de la F.A.F. ?

Paul Lapeyre : La F.A.F., au début n'existait pas. Elle était en formation. Il s'agissait d'une tentative de regroupement réalisée par ceux qui n'étaient pas d'accord avec l'U.A. Pour comprendre l'état du mouvement à ce moment-là, il faut remonter dans le passé. On en revient toujours au congrès d'Orléans de 1927, qui a créé la scission dans le mouvement libertaire qui était un peu comme la F.A. d'aujourd'hui où il y avait toutes les tendances et où on se supportait. Puis, une tendance déclare que l'on perd du temps à bavarder et veut imposer une ligne "dure". Les Russes (4) sont engagés dans le mouvement, ils jouent un grand rôle, c'est la scission ! Le congrès avait été bien préparé par cette tendance : ils emportent la majorité, c'est l'U.A.C.R. Ils changeront de nom quand ça n'ira pas, ils feront appel à l'unanimité, mais ça ne marchera jamais. En fait, le mouvement reste divisé : il y a, d'un côté, l'Union anarchiste, de l'autre, tous les autres, y compris les individualistes groupés autour de L'En-dehors d'Armand, qui était une revue très bien faite du point de vue théorique. Au congrès d'Orléans de 1927, toutes les scissions qui se sont faites se sont mal faites ! Tu trouveras, d'un côté, des gens qui sont proches de l'autre sensibilité et, de l'autre, des gens qui sont de la leur. Ça s'est fait un peu au hasard. La grosse question était celle de l'organisation, et la deuxième, qui a été traitée un peu par-dessus la jambe, tellement tout le monde était axé sur la première: c'est l'appartenance syndicale. Pierre Besnard a fondé la C.G.T.-S.R. adhérente à l'A.I.T., (qui deviendra la C.N.T.-F après la guerre), et c'est la C.G.T.-S.R. qui tient le mouvement. L'importance réelle de ce mouvement est difficile à décrire. Toublet (5) a dit, je crois, qu'il y avait 852 adhérents "réels" au congrès de Paris quand il est devenu secrétaire général. Mais attention, il y avait une question personnelle qui divisait la C.G.T.-S.R., et le plus fort syndicat menaçait de quitter l'organisation s'il n'avait pas satisfaction. Si on ajoute ces huit cents adhérents que nous avions à Lyon et qui n'étaient pas comptés, puisqu'ils n'étaient pas à jour de cotisations à l'ouverture du congrès, on était bel et bien dans les deux mille, car il y avait encore d'autres histoires marseillaises et autres... En gros deux mille. Grâce aux grèves de 36, d'une part, et aux coups portés, d'autre part, par la révolution espagnole, nous sommes montés à peu près à cinq mille adhérents à la C.G.T.-S.R. Voilà les chiffres réels. On peut aussi se fonder, pour avoir une idée de l'importance des deux mouvements (d'un côté l'U.A. et de l'autre les autres anarchistes et les anarcho-syndicalistes), sur le tirage de la presse, car bien que Besnard et Toublet juraient leurs grands dieux qu'ils n'étaient pas anarchistes, la C.G.T.-S.R. était en fait constituée de syndicats anarchistes. Le Libertaire a tiré quelques numéros à 25 000 exemplaires; mais c'était tout à fait exceptionnel, car il tirait normalement à 10 000, c'est-à-dire deux ou trois mille vendus au grand maximum. La C.G.T.-S.R. tirait son journal juste en fonction de ce qu'on lui demandait et on augmentait le tirage selon les commandes qu'on recevait: 5 400, 5 800, ça dépendait. Tu vois que le Combat syndicaliste avait une vente double de celle du Libertaire. Ça te situe l'état des deux mouvements. La révolution espagnole arrive. Tout de suite, les espagnols sentent que les choses vont se décider à Paris (et malheureusement c'est ce qui se produisit avec la non-intervention). Ils organisent alors un meeting unitaire à Paris où pour la première fois depuis 1927, tous les courants se retrouvent. Je peux en parler, puisque j'y étais comme orateur de la C.G.T.-S.R. C'était la première fois que je parlais à Paris, j'étais tout fier...

O R.. : Il y avait du monde ?

P L. : C'était comble. On sait donc qu'il y avait au bas mot 3 000 personnes. Il y avait le secrétaire de la C.N.T. espagnole; tu vois l'importance que l'on y attachait ! Non seulement c'était eux qui avaient demandé l'organisation du meeting par toutes les tendances réunies, mais ils y avaient envoyé leur propre secrétaire... Ce meeting unitaire n'eut pourtant pas de suites. Jusqu'ici, j'ai énoncé des faits ! Maintenant, une appréciation personnelle : l'unité du mouvement n'a pas eu de suites par la faute de Louis Lecoin.

O R. : Pourquoi ?

P L. : Parce que ce jour-là Lecoin a annoncé qu'il allait faire son organisation pour l'Espagne. On l'a su ce jour-là. Il y eut une autre réunion, mais sans lendemain. C'est à ce moment-là que s'est formée la Fédération anarchiste française, fondée par des militants de la C.G.T.-S.R., le 15 août. A partir de ce moment, l'Union Anarchiste va coller à la C.N.T. d'Espagne. Elle va faire des meetings considérables, comme au Vel d'Hiv. Ils ont des camions qui apportent des vêtements; ils se vantent même d'avoir apporté quelques armes. Moi aussi, j'ai passé deux tonnes d'armes. Ce n'est pas beaucoup, mais quand on a des fusils de chasse,...

O R. : Et cette aide passait par où ?

P L. : Ç'est l'œuvre personnelle du groupe de Bordeaux. Ces deux tonnes d'armes sont parties par bateau vers Bilbao; elles étaient payées par nous. Du point de vue propagande, ça a été très bien. Il faut comprendre que le fascisme était en train de gagner toute l'Europe, sans combattre ou presque; que l'Autriche était fasciste, le Portugal aussi. L'Allemagne et l'Italie, on le sait; mais la Pologne, la Hongrie, la Roumanie l'étaient aussi. A chaque fois, il y avait un coup d'Etat, le fascisme s'installait et les organisations ouvrières disparaissaient. Le fascisme était quelque chose qui nous étreignait ! Et tout d'un coup, voilà un peuple qui ne se laisse pas faire ! Ca a été formidable ! Les premiers temps, il y avait un courant extraordinaire.

O R. : Tu dis que l'U.A. a collé à la position de la C.N. T., et les autres ?

P L. : Il faut aller beaucoup plus loin... Premier acte : il y a deux tendances je simplifie à l'extrême car il faut parler de trois tendances: la tendance F.A., la tendance C.G.T.-S.R. et la tendance U.A. La première édition de L'Espagne antifasciste était faite par les Espagnols qui la payaient; elle était bi-hebdomadaire et elle a été sur le point de devenir tri-hebdomadaire, c'est-à-dire qu'il y avait l'idée d'en faire un quotidien à Paris. Il leur fallait quelqu'un de poids et ils n'ont trouvé que Voline. L'Espagne antifasciste avait l'air de bien démarrer. Mais Voline, obnubilé par la Révolution russe et par la peur des communistes, donne à son journal un ton anticommuniste qui déplaît aux Espagnols qui, purement et simplement, font sauter le journal en janvier 37. Il y a des ministres anarchistes depuis novembre (si mes souvenirs sont bons), ce qui n'a pas empêché Voline d'approuver l'Espagne. Et ça va aller jusqu'aux événements de Mai à Barcelone (6). Quand cela s'est gâté, le tort des anarchistes est d'avoir jugé l'Espagne à partir de la Catalogne uniquement. A Barcelone, ce sont les anarchistes qui ont gagné, ils n'ont pas été les seuls : il y avait l'U.G.T. qui était, au moment du putsch, en nombre à peu près égal avec la C.N.T. Ce que l'on ne dit pas, c'est que les militants de l'U.G.T. sont restés quand même à l'U.G.T. Les copains, en France, n'ont jamais su, ou voulu savoir, qu'il y avait Valence, Madrid, etc. Un peu partout, c'est la C.N.T. qui a pris le pas, qui dominait; mais dominer, ce n'est pas être seul.

O R. : Vous avez été à ce moment les initiateurs sur Bordeaux d'un comité antifasciste unitaire de soutien à l'Espagne. Peux-tu nous en parler ? P L. : Oui, nous avons marché comme en Catalogne, mais beaucoup plus que là-bas entre républicains et anarchistes, une fois que les communistes et les socialistes sont partis de notre comité. Nous avons commencé par trouver un local et nous avons jeté les yeux sur la chambre du commerce espagnol, tout simplement. Nous y sommes allés à une trentaine à l'heure où il était libre et nous avons prévenu les employés qui sont partis. Nous l'avons pris comme siège officiel, car les républicains étaient derrière nous: deux jours après, la préfecture de la Gironde nous reconnaissait le siège comme représentants du gouvernement espagnol. Alors, nous nous sommes dit : On ne va pas s'arrêter en si bon chemin, nous allons prendre le consulat. Les républicains nous ont répondu que le consulat, c'était trop gros. Nous avons contacté l'ambassade espagnole et quelques jours après nous avons reçu de Madrid un consul qui marchait simplement avec les anarchistes et les républicains. Nous avons soutenu, collecté des fonds, collecté des armes. Tu ne peux pas te faire une idée de l'activité déployée.

O R. : Et la C.G.T.-S.R., qu'est-ce qu'elle a fait de son côté ?

P L. : Elle s'est contentée de soutenir, de ramasser de l'argent...

O R. : Comment les libertaires ont-ils perçu la participation au gouvernement ?

P L. : Sur le moment, on a encaissé le coup. Ça n'a pas fait plaisir. Aristide a vu juste (7). La C.N.T. a été prise à son propre piège, car c'est elle qui a demandé à participer. Mais elle l'a demandé parce qu'en Catalogne, dès les premiers jours, s'était formé ce qu'ils ont appelé un "comité des milices", avec quatre républicains, quatre socialistes, quatre anarchistes et Campanys. La C.N.T. avait dans l'idée quelque chose qui comportait la dissolution du gouvernement, mais ils réclamaient aussi plus de responsabilités et accusaient le gouvernement d'être trop faible. Ils n'avaient pas tort. C'est donc le gouvernement qui leur a dit : Vous voulez des responsabilités ? Eh bien Caballero leur a offert quatre postes de ministres. C'était dur à avaler pour tout le monde, mais tout le monde l'a avalé. C'est pour ça que je te disais tout à l'heure que Voline, appelé par les Espagnols, alors qu'il y avait déjà des ministres, a encaissé le coup comme tout le monde. Et s'il y a eu des disputes qui ont fait disparaître L'Espagne antifasciste, ce n'est pas là-dessus, mais sur l'anticommunisme.

O R. : Il n y avait donc pas de tendances critiques jusque là ?

P L. : Non, pas jusque là ! Arrivent les événements de Mai 37. A nous, ça nous a "satisfait" car après il n'y a plus eu de ministres. Mais mets-toi dans notre situation ! Je te parle franchement : regarde les textes. Jusque là (participation ou pas participation) : soutien à la C.N.T.; et puis, tout d'un coup, un article dans Terre libre (qui était le journal de la F.A.F., et par conséquent le nôtre), un article leader sur une colonne signé Terre libre, dans lequel on critiquait les Espagnols et dont je me souviens de cette phrase : La parole n'est plus aux traîtres et aux lâches, aux indécis et aux renégats. (8). Il y en avait deux colonnes comme ça ! La parole était à la "véritable" C.N.T., c'est-à-dire à la "base", les jeunesses libertaires et les Amis de Durruti. Durruti étant mort, c'était un joli drapeau à soulever. Le malheur, avec les Amis de Durruti, c'est que dès leur N°3, lejournal est tombé dans les mains d'une nuance du P.O.U.M. ! En manchette, il y avait déjà : "Constitution d'un pouvoir ouvrier", le mot y était ! Imagine-toi les faits. Aristide et moi, nous écrivions dans Le Combat syndicaliste. Nous avons immédiatement répondu, Aristide avec un article et moi par un paragraphe dans un autre article. Le paragraphe a sauté et l'article d'Aristide n'est pas passé. Et c'est ainsi que nous avons su qu'il y avait entente entre la F.A.F. et la C.G.T.-S.R. pour prendre cette position là. Position ultra-extrémiste, car on ne pouvait pas dire mieux "des traîtres et des lâches". Dès le début, donc, Aristide et moi nous avons réagi et nous avons affirmé qu'en tout état de cause cela ne devait pas empêcher d'aider la C.N.T., que, s'il y avait problème, c'était à l'intérieur du mouvement qu'il devait être débattu et non sur la place publique, ce qui faisait le plus mauvais effet. La F .A. en est morte. Enfin, elle n'en est pas morte, mais les copains ont formé une organisation qui, d'esprit, était morte. Quant à la C.G.T.-S.R., Aristide a tout de suite cessé sa collaboration, moi j'ai continué à condition qu'il soit marqué qu'un paragraphe avait sauté. Mais cela signifiait quitter l'organisation, et la C.G.T.-S.R., c'était quand même 4000-5000 adhérents. Ça faisait mal au cœur. Voilà pourquoi nous avons continué à être à la C.G.T.-S.R. J'ai continué ma collaboration " remarquée" dans Le Combat syndicaliste. Nous avons donc continué à mener notre campagne de soutien à la C.N.T. espagnole, comme s'il n'en était rien, quoique nous pensions. Quand on nous répondait, on nous répondait comme si nous approuvions la collaboration que nous avions condamnée quand les autres n'en parlaient pas encore. Et finalement, c'est nous qui avons triomphé, puisqu'au congrès de la C.G.T.-S.R. qui s'est tenu à Limoges en novembre 38, ma thèse a triomphé. Mais le mal était fait.

O R. : C'est après les journées de mai 37 que toi et ton frère vous avez lancé une nouvelle série de L'Espagne antifasciste. Est-ce qu'il y a eu beaucoup de numéros ?

P L. : Non, car après il y a eu le congrès extraordinaire de l'A.I.T., pour nous prouver qu'on allait enterrer les Espagnols, qu'on allait leur reprocher la collaboration, etc. (9). Le C.C.N. (de la C.G.T.-S.R.) m'avait demandé d'y assister à titre de témoin de province avec un toulousain qui était contre moi. J'ai vu alors, face à face, les Français critiques et la C.N.T. Pendant 3-4 jours, ces Français se sont engueulés, puis, un beau jour, l'Espagne a demandé la parole. Il y avait 4 délégués espagnols, mais c'est Vasquez qui se lève et les autres ne vont plus bouger. Mariano Vasquez va faire la deuxième partie du congrès qui a duré en tout dix jours (il fallait traduire). Voilà ce qu'il dit : nous ne sommes pas des traîtres, nous savions bien ce que valait le gouvernement, mais nous y sommes rentrés, non pas pour le détruire, mais pour obtenir deux choses : 1) obtenir que l'on achète des armes, malgré la non-intervention ; 2) savoir ce que faisaient les autres et les empêcher de comploter, car le gouvernement espagnol travaillait lui aussi, comme tout gouvernement, à se refaire une armée et une police. A partir de ce moment, Pierre Besnard a été complètement aplati, ça s'est bien passé.

O R. : Et les autres sections de l'A.I.T. ?

P L. : Nous comptions beaucoup sur l'Allemagne et l'Italie. Mais c'était deux mouvements clandestins en France. L'Espagne ne voulait même pas les entendre. Ils disaient : " Nous les acceptons à condition qu'ils prouvent qu'ils sont mandatés par les gens de leur pays ". C'est normal. Or ils ne l'étaient pas ! (10). L' A.I.T., c'était l'Espagne. Le congrès s'est terminé sur un consensus sur une motion présentée par Pierre Besnard et donnant largement raison aux Espagnols, mais sans le dire. C'est comme le congrès de la CGT.-S.R. dont je t'ai parlé où mes thèses l'ont emporté à 95%. Il n'y a pas eu de déclaration officielle.

Propos recueillis par Thyde Rosell, Jean-Marc Raynaud et Gaetano Manfredonia

 Les camions SIA arrivent sur les Ramblas de Barcelone.

(1) " Avec Lecoin - nous a précisé Faucier - j'étais resté en froid depuis le congrès de 1930. Il assistait pourtant en tant que minoritaire aux réunions de la commission administrative. Sébastien Faure, lui, ne voulait pas. Mais tout cela s'est terminé en 1934. Je suis allé retrouver Sébastien Faure, moi qui avait écrit un article contre lui ! J'ai toujours été le gars qui faisait la soudure, le président de meeting, etc. Je lui ai dit : Tu vois le mouvement où il en est ? Tu vois les divisions ? Je viens te demander de revenir parmi nous, je viens te demander ta participation pour le journal. Tous les huit jours, j'allais chercher un papier chez Sébast. "
(5) Louis Mercier-Vega (alias Ridel) a été l'auteur aussi de nombreux ouvrages dont L'Increvable Anarchie, 1971. La Révolution par l'Etat, 1978. La Chevauchée anonyme, 1978. Il s'est donné la mort en novembre 77.
(6) Lecoin a pu écrire à chaud dans Le Libertaire à cette occasion que le succès des syndicalistes et des anarchistes catalans dans la rue "se transforma en défaite par la faute de ministres et ministériables anarchistes".
(7) Référence au projet d'organisation des anarchistes russes en exil, mieux connu sous le nom de Plate forme d'Archinoff.
(8) Jacky Toublet, militant syndicaliste de la CGT-S.R. et bras droit de Besnard. Il sera un des responsables de la centrale anarcho-syndicaliste au cours de cette période.
(9) De nombreuses prises de position contre la participation gouvernementale dans L'Espagne antifasciste prouvent le contraire, même si, de fait, Voline dut accepter le fait accompli comme les autres.
(10) Aristide Lapeyre, militant anarchiste et anarcho-syndicaliste. Il a été l'auteur de la brochure: Le Problème espagnol. Après la guerre, il fut un des fondateurs de la nouvelle F.A. au congrès de Paris de décembre 53. Il s'est constitué dernièrement une association des amis d'Aristide Lapeyre dont le siège est situé au 7, rue du Muguet, 33000 Bordeaux.
(11) Le texte paru dans le n°32 de juin 37 de Terre libre affirmait : la parole est à la véritable C.N. T., non pas aux phraseurs, non pas aux comédiens, non pas aux indécis et aux lâches, non pas aux traîtres.
(12) Une partie des comptes rendus des débats du congrès ont été reproduits par Prudhommeaux dans L'Espagne nouvelle n° 63, 15 mars 1939.
(13) On peut néanmoins regretter que l'on ait voulu se servir d'un problème formel de procédure pour écarter de la discussion des militants qui ne partageaient peut-être pas tout à fait les avis des responsables de la C.N.T.