Le communisme libertaire dans le bas Aragon, l'exemple de Calanda (1936 - 1938)

Interview de Miguel Celma

Comment s'est déroulé le 19 juillet à Calanda ?

Le 19 juillet, pour réagir au soulèvement fasciste, les militants de la CNT descendirent dans la rue et restèrent maîtres de la ville pendant trois jours. Le 22, les troupes fascistes occupèrent Calanda. Le 26 juillet, les milices de Catalogne chassèrent les fascistes et on nomma un comité révolutionnaire composé de quatre membres de la CNT et de deux membres de la Gauche républicaine, le seul parti antifasciste existant. On décida alors de proclamer le communisme libertaire, en laissant bien entendu la possibilité aux individualistes de continuer à vivre comme auparavant. Mais, sur les 5000 habitants de Calanda, moins d'une dizaine restèrent à l'écart de la collectivité. Calanda vécut ainsi libre jusqu'en août 1937 où les troupes du bolchévique-stalinien Lister vinrent détruire l'uvre réalisée. Pendant deux mois, le village connut alors la contrainte et la répression. Pourtant en octobre 1937, 2500 habitants de Calanda constituaient une seconde collectivité. Elle vécut jusqu'en mars 1938 quand les troupes de Franco envahirent la région. Ainsi la collectivité de Calanda connut deux périodes. Pendant la première, je me trouvais au front en gardant des contacts avec le syndicat. Dans la seconde, je fut élu secrétaire du conseil d'administration.

Quelle était la situation économique de Clanda, avant la révolution ?

Chaque Famille possédait quelques terres, mais en fait le village était entre les mains d'une douzaine de grands propriétaires comme le comte de Forton, le marquis de Valdeguerrero ou les Bunel. De nombreux ouvriers agricoles louaient leurs bras pour la culture des céréales, des légumes ou la récolte des olives. L'industrie n'était pas absente avec des moulins à Huile, à grains, des ateliers de tissage ; plusieurs fabriques de plâtres, des carrières, des forges, et surtout des fabriques de poteries.

Et la vie politique ?

Calanda a toujours connu une vie politique agitée . Depuis 1931, les travailleurs quant à eux étaient rassemblés dans le syndicat CNT comptant 800 adhérents. Dissous après 1933, il revoit le jour en février 1936. Sous la République, les bourgeois appartenaient à la CEDA, la gauche républicaine pour sa part rassemblait une vingtaine de militants. Ce sont les militants de la CNT qui furent les principaux artisans de l'uvre révolutionnaire en plein accord avec la population.

Comment fonctionnait la collectivité ?

Elle hérita de tout : des terres, des bâtiments, des machines et véhicules, même des banques. Mais, celles-ci ne furent pas utilisées puisque tous les produits étaient gratuits. Par exemple, après avoir fait l'inventaire des ressources en viande, on attribua un certain nombre de kilos par personne, le surplus étant destiné au front. Tout fut virtuellement réquisitionné. Le cadastre et les titres de propriétés disparurent. Pendant la première période, la gestion de la collectivité se confondait avec celle de la commune, il y avait pour son administration le comité révolutionnaire. Dans la seconde période, la collectivité révolutionnaire avait un conseil avec deux secrétaires permanents, Pedro Arino (fusillé par les fasciste en 1939) et moi-même. Cette administration continuait à remplacer dans les faits celle du syndicat et celle de la municipalité, mais toutes les décisions se prenaient lors des assemblées générales extraordinaires. Quelles relations aviez-vous avec les autres collectivités ? Nous avions de nombreux rapports avec les collectivités voisines et l'on projeta de créer une fédération des collectivités de la vallée du Guadalope pour coordonner l'exploitation forestière et minière, l'agriculture, l'élevage et l'industrie. des relations fréquentes s'établirent avec des collectivités proches de la frontière française et avec d'autres où l'on pouvait se procurer tracteurs, machines, batteuse, tissus et chaussures ; les règlements se faisaient sous forme d'échange.

Comment s'organisait la production ?

D'une manière générale, la culture et la production suivaient des objectifs préétablis et planifiés. Mais dans la pratique chaque groupe de huit hommes organisait son travail à sa guise tout en restant en contact avec le responsable de l'agriculture ou des magasins. Il ne fut pas nécessaire de construire de nouvelles maisons puisque l'on occupait celles des bourgeois. En revanche, on poursuivit la construction de la route Calanda- Mas de la Matas et l'on rasa un quartier du centre avec le projet d'y créer un jardin et un centre de culture populaire. On projetait aussi d'étendre considérablement le système d'irrigation et la superficie irrigable. Grace au travail collectif et en dépit du fait que 300 hommes de Calanda, les plus valides, se battaient au front, la superficie travaillée augmenta, ainsi que les rendements avec moins d'heures de travail !

Comment payait-on le travail ?

Comme on avait aboli la monnaie, il n'y avait pas de salaire. On répartissait les produits sur une base familiale. Tout était gratuit, la médecine, et la pharmacie, comme les tomates et le vin, le logement et les vêtements comme les loisirs. On organisa des réfectoires collectifs d'abord pour les célibataires et les personnes âgées, puis pour tous ceux qui voulaient y manger. Dans l'ancien couvent, on installa le groupe scolaire Francisco Ferrer qui disposait de 19 enseignants et qui était fréquenté par 1200 élèves. Auparavant seuls six instituteurs s'occupaient de 450 enfants à l'école nationale.

Et les femmes ? Les loisirs ?

Les femmes animées par le groupe Mujeres-Libres participèrent activement à la collectivité. Il existait un cinéma, un groupe théâtral. La villa de Bunuel donnant sur le Guadalope avec sa pinède, sa piscine, sa bibliothèque fut transformée en centre de loisirs.

Quelle fut la fin ?

A l'arrivée des troupes franquistes, de nombreux collectivistes, des enfants et des vieillards furent victimes de la vengeance des oppresseurs de toujours. Plus d'une centaine furent fusillés. L'ensemble de la collectivité avait été évacué en Mars 1938. Une caravane de 2500 personnes, 72 attelages, 50 charrettes et un troupeau de 3000 moutons sortirent du village. Un an après il fallut passer les Pyrénées.

Collectivité à Calenda (Editions de la CNT-F)