1937 - 1939, l'accueil des réfugiés espagnols en Bretagne

« La lie de l'anarchie mondiale n'a pas de place chez nous, l'ordre sera maintenu.» Edouard Daladier (ministre du Front populaire)

Pierre Petit a dix ans en 1936, il nous raconte comment il a vécu l'arrivée des premiers réfugiés républicains espagnols dans la région de St-Brieuc. Son père et sa mère sont des militants syndicalistes CGT reconnus, son père est aussi le secrétaire du Secours rouge de Saint-Brieuc dont l'écrivain Louis Guilloux est le délégué départemental.

Pierre Petit : En juin 1936, ma mère et mon père sont totalement investis dans le mouvement social qui débouche sur les « accords de Matignon ». Demande de quarante heures et quinze jours de congés payés. Ma mère occupe pendant trois semaines son usine de la brosserie Bulier. Je vis donc ce début d'été entre les défilés revendicatifs et joyeux, meetings dans les usines occupées, réunions syndicales des côtes du Nord.

Cette ambiance de fête est brutalement interrompue par le début du conflit espagnol. Comme à leur habitude dans les années trente, voilà donc des militaires qui décident d'écraser la vermine rouge (et noire) dans un pays où le Front populaire est arrivé au pouvoir démocratiquement. Surprise, cette fois ci, le peuple se rebelle, il prend les armes et remporte une victoire probante certes provisoire- dans les grandes villes. Le Front populaire espagnol réclame une intervention rapide des démocraties et de son « frère » français qui sort victorieux de la plus grande grève organisée en Europe.

Pierre Petit : Nous avons été extrêmement surpris quand d'une part la Société des nations (la SDN) annonce sa volonté de rester neutre et surtout quand Léon Blum affirme qu'il suivra ses conseils en préconisant la NON INTERVENTION. Ce fut, pour nous, un coup de massue tout le monde savait que l'Italie et l'Allemagne n'appliquaient pas les consignes de la SDN dont ils n'étaient pas membres et envoyaient des avions et de l'aide militaire aux fascistes Espagnols. Comment le Front populaire français pouvait rester impassible face à l'agression fasciste d'un autre front populaire ? Pour tous les ouvriers, c'était inconcevable !

Avec les combats au Pays Basque et du Nord-ouest de l'Espagne, les premiers réfugiés débarquent dans le port de Saint-Nazaire. De là, ils sont dispersés sur la Bretagne.

Pierre Petit : un peu par hasard, un jour dans la gare, à l'écart, côté marchandises, je remarque un groupe encadré par des GMR (les CRS de l'époque). Uniquement des femmes, des enfants et des vieillards. Les gendarmes les ont fait descendre par le Bd Clemenceau jusqu'à un dépôt désaffecté à Couedic. Les femmes portaient des petites robes d'été et certains enfants marchaient pieds nus, elles avaient quitté Bilbao sous les bombes des avions fascistes italiens, la ville était en feu et sont parties sans bagages, se réfugiant sur un cargo français dans le port. Cet ancien dépôt était à l'abandon, ils l'ont transformé en camp ! Je dis un camp de concentration, car pour moi quand des êtres humains sont parqués dans un endroit sinistre sale, entouré de barbelés et gardé par des hommes en armes, j'appelle ça un camps de concentration. Les conditions d'hygiène à l'intérieur étaient désastreuses et bien évidement, ils n'avaient pas le droit de sortir.

Pierre Petit raconte ce qu'il a vu à son père qui en tant que secrétaire du Secours Rouge de St Brieuc décide de vérifier les « dire » de son fils, puis avec Louis Guilloux, ils exigent une entrevue avec le Préfet, pour obtenir une autorisation d'entrer dans le camp, les policiers leur en ayant interdit l'accès.

Pierre Petit : Quand nous sommes entrés, nous ne croyons pas ce que l'on voyait, il y avait environ cinq cents personnes dans ce hangar dont les vitres étaient cassées et le toit parsemé de trou laissant passer la pluie. Ils couchaient sur des matelas en paille à même le sol en béton. Après notre intervention, l'armée leur a fourni une roulante (cantine de campagne). Nous avons aussi reçu l'aide de l'abbé que la bourgeoisie locale appelait le curé rouge (parce qu'il était syndiqué à la CFTC !). Comme personne n'osait le contredire, c'est lui qui a fait la tournée de tous les commerçants de St Brieuc pour trouver des vêtements, des chaussures aux enfants, etc. A force d'interventions, le Secours Rouge (en fait, il avait changé de nom pour devenir le Secours Populaire, mais tout le monde continuait à nous appeler comme avant) et le curé ont réussi à répartir les réfugiés -par petits groupes- dans des locaux plus adaptés dont une école de mousses marins et une prison désaffectée (à Guingamp). Les enfants orphelins enfin sont dispatchés dans des familles d'accueil ouvrières à partir de la Maison du Peuple.

La CGT et le secours rouge lancent une deuxième campagne en faveur de l'Espagne, celle des brigades internationales. Ils achètent un camion (d'occasion) et des armes pour les volontaires issus de tout le département. Un peu plus tard la région accueille des « grands blessés » de guerre (antifascistes) à l'Hôpital. Le jeudi après midi, Pierre leur apporte des cigarettes et quelques fois des journaux ou des livres espagnols. Les malheurs de ces réfugiés ne furent pas terminés pour autant.

Pierre Petit : Ces grands mutilés étaient des soldats en uniformes et le gouvernement avait honte de les accueillir et il les cachait pour respecter les consignes de la SDN. Les réfugiés étaient à peine installés qu'une autre nouvelle nous a révolté. Je crois que c'est fin octobre, on apprend que les réfugiés de Gouédic étaient de nouveau embarqués à la gare de St Brieuc. Le Secours rouge se renseigne auprès de la préfecture. Le train les emmenait en Espagne, mais dans la partie du Pays Basque contrôlé par Franco. Les femmes pleuraient, elles nous disaient que le train les conduisait directement à la mort. Une partie d'entre elles avaient toujours leur mari sur le front. Un des vieux nous a hurlé que si Franco gagnait, bientôt c'est nous qui subirions le même sort. Et ce fût le cas. Nous étions effondrés, évidemment, au nom du Secours rouge mon père et Louis Guilloux ont interpellé les autorités, mais nous n'avons rien pu faire. Officiellement, c'est parce que le gouvernement de Front Populaire espagnol ne payait plus de dédommagements à la France et précisément à la commune de St Brieuc. Je pense que la vraie raison, c'est que le gouvernement avait peur. Maintenant ces faits sont connus, mais à l'époque, la position du Front populaire était inimaginable.

Interview réalisée (en 2006) avec l'aide des groupes Jean Souvenance et la Sociale de la Fédération Anarchiste.

Pour en savoir plus sur la "retirada" (la retraite) et l'accueil des antifascistes espagnols en France, cliquez sur le site de nos copains : 24 août 1944