Les images d’Epinal de l’anarchisme dans la révolution Espagnole

Dès l’apparition de l’image, les révolutionnaires se sont emparés de cet outil de propagande. Ils ont créé des personnages, des caricatures symbolisant et caractérisant à la fois les « méchants » ; les « héros » et leur vision du monde nouveau.

Depuis la Commune de Paris, trois thèmes dominent le graphisme anarchiste. Nous les retrouvons pendant la révolution espagnole, et… aujourd’hui encore sur les murs de nos villes !

Cette représentation traditionnelle de l’action révolutionnaire est renforcée par les techniques utilisées en 1936, le dessin prédomine largement dans la conception des affiches. C’est aussi un sujet de polémique, de nombreux militants, observateurs reprochent aux libertaires de l’époque de ne pas avoir su s’extraire « artistiquement » de l’imagerie issue du XIXè siècle (les prolétaires fiers et bras nus) et des concepts bolchéviques. Cette affirmation ne correspond ni à la richesse de la production (au moins jusqu’en 1937), ni à la complexité de la situation sociale. L’originalité des affiches libertaires ne se trouvent pas forcément dans le graphisme, mais dans les thèmes et la syntaxe proposée : la libération de l’individu, la révolution sociale autogestionnaire, l’antimilitarisme (en période de guerre), l’éducation et la culture.

 

L’anarchisme, c’est l’esprit de révolte, c’est la lutte :

Les propagandistes libertaires ont adopté un personnage qui s’impose dans les illustrations et les affiches de tous les anarchistes : le DémolisseurIl ressemble le plus souvent soit à un forgeron, soit à un terrassier : un « Homme » souvent les bras et ou la poitrine découverte (1). Il occupe la place centrale de l’affiche et s’attaque aux symboles de l’autorité et /ou du capital, avec une hache, une pioche, une massue, un poing,... Il est le symbole de l’acte révolutionnaire, de l’action directe des exploités et des opprimés, du militant prêt à se sacrifier. Une gestuelle qui consiste à détruire ce monde absurde et injuste, destruction nécessaire pour la libération des travailleurs et l’élaboration d’une société libertaire. 

P-J. Proudhon « détruit la propriété à coup de pioche », caricature mettant en image sa célèbre apostrophe : « La propriété c’est le vol ! » ou « Le coup de balai du Père Peinard » en sont les exemples les plus connus en France. L’adversaire à combattre est représenté par le célèbre capitaliste : bien gras, affublé d’un chapeau haut de forme fumant le cigare, ou par un monstre, (une pieuvre) symbolisant le capitalisme. L’utilisation du travailleur torse nu est massive. A la décharge des graphistes, il est vrai que le travail manuel était très largement majoritaire.

En 1936, le gros capitaliste est remplacé par un monstre multi forme souvent verdâtre représentant le fascisme international : une pieuvre, un serpent, une ombre signalée par une croix gammée. Ce « monstre » est écrasé à coup de masse (symbole du prolétariat) ou par un fusil ou encore embrochée par une baïonnette.

 Sur une de ses affiches, la Colonne de Fer remplace la pioche par un fusil tenu par le canon et utilisé comme une massue. En dehors d’une première lecture : celle de la lutte, la Colonne de Fer stigmatise aussi le manque d’armement des milices libertaires. La Colonne de Fer se glorifie de continuer le combat coûte que coûte : Pour une humanité libre ! Pour l’anarchie !

 Franco, comme la bête immonde à détruire, apparaît peu sur les affiches. La CNT–FAI combat le fascisme : espagnol, allemand et italien pas un individu.  

L’anarchisme c’est la libération de l’Individu

Les anarchistes luttent à la fois contre l’exploitation économique ET l’oppression des individus.

Des individus brisants leurs chaînes sont présents dans l’iconographie révolutionnaire depuis le milieux du XIXème siècle. C’est aussi l’apparition de la liberté (une Femme) guidant le peuple (voir le tableau célébrissime d’Eugène Delacroix), allégorie reprise par des affiches à la gloire des milices.

En Espagne, le 19 juillet 1936, le prolétariat a vaincu à la fois un coup d’Etat militaire, le capitalisme et la morale bourgeoise. Il se libère et le crie sur les murs, dans ce livre ce sont plusieurs dizaines d’affiches qui reprennent ce thème. Les barbiers (avec une cravate rouge et noire), les boulangers de Barcelone, le comité national, les anarchistes, brisent les entraves, libèrent le peuple de l’oppression. Les milices (représentées aussi bien par des hommes que par des femmes) montrent la voie de la révolution en marche : En avant les combattants de la liberté !

Sur quelques affiches des FJIL, c’est un aigle -le symbole de la FAI- qui vole au secours d’un individu et le libère de ses chaînes.

 

L’anarchisme, c’est l’espoir d’une société nouvelle, c’est la révolution sociale.

Nous trouvons  ces thèmes de la naissance d’un monde nouveau, de l’harmonie, de la société nouvelle, dès la Commune de Paris. Graphiquement, l’aube se lève, le prolétariat construit, travaille pour l’édification de la société libertaire. A la fin du XIXè siècle, ces thèmes seront très présents dans les affiches de Luce, Grandjouan, Steinlen, dans les peintures de Seurat, et dans les illustrations des périodiques libertaires de tous les pays.

 Nous retrouvons cette iconographie symbolique en Espagne dans la période que nous présentons. L’aube, le soleil se lève sur les industries du transport socialisées ou derrière une barricade tenue par la CNT-AIT-FAI

Un monde nouveau naît sur les affiches : un homme et une femme nu-e-s symbolisent la re-naissance, la pureté du communisme libertaire. Les colombes (de la paix) sont rouges et noires, on y parle de « demain à construire », de travail. Les mots « socialisation » et « humanité » (nouvelle) sont souvent employés.

Depuis un siècle, le capitalisme, les bourgeois, les politiciens, les églises affirment qu’une société sans chefs, sans pouvoir financier ou politique, sans morale castratrice –contrôlée par une religion- n’est pas viable. Un monde de liberté, d’égalité sociale, de partage des richesses et de fraternité humaine est impossible, utopique.

Après avoir exproprié les patrons et l’église, après avoir vaincu les militaires et les politiciens, les paysans et les travailleurs crient leur victoire par affiches interposées. Le peuple espagnol répond ostensiblement, sur les murs de Barcelone, Madrid, Valence, Malaga : OUI la révolution autogestionnaire est en marche, voici ce que nous avons déjà fait ! « les champs et les usines aux syndicats » (c’est à dire sous le contrôle de ceux qui y travaillent).

Les travailleurs, les paysans montrent le chemin qu’ils ont parcouru depuis le 19 juillet 1936 : « Notre œuvre, les taxis socialisés » ; « les transports sont la clés de la socialisation et de la révolution ».

Ce sont les syndicats qui directement commandent ces affiches sans passer par le comité national de la CNT. Elles annoncent aussi l’ordre du jour de la prochaine assemblée générale des syndicats de la métallurgie, des industries socialisées de l’alimentation,

Ces affiches s’adressent aussi à ceux qui chez les « républicains », ne veulent ni de révolution sociale, ni du socialisme : le PCE (communiste) qui recrute dans la petite bourgeoisie, en sera le héraut, le fer de lance.

« Nous luttons pour une démocratie (parlementaire) forte dont les masses ont besoin. Il ne s’agit pas de construire le socialisme » Santiago Carillo lors d’un congrès des JSU.  « Il est du devoir de tous, de respecter les industriels, commerçants et paysans » Mundo Obrero. Les affiches communistes insistent sur la glorification de l’esprit d’unité nationale et du « Frente Popular » voire de la « vraie » nation espagnole face aux étrangers factieux. La stalinisation de la propagande communiste trouvera son apogée par la création d’un « stakhanoviste » espagnol qui fera l’objet de plusieurs affiches du PCE et de l’annonce (par affiche) du concours du meilleur travailleur.

 Il y a aussi ceux qui pensent que le chemin choisi par le prolétariat espagnol ne correspond pas aux schémas « lumineux » de Lénine et Trotski. Point de période intermédiaire, point de soviet en Espagne, point d’armée rouge, ce sont les syndicats (CNT et UGT) qui ont en quelques jours fait redémarrer la machine économique. Certains partis révolutionnaires de gauche adoptent alors une position « ambiguë », leurs affiches aussi : « UNION et discipline pour le socialisme (POUM) ».

 Dans aucune affiche anarchiste vous ne trouverez le mot : « République » ou « démocratie » et dans aucune affiche communiste vous ne trouverez les mots « Révolution » ou « Socialisation », est-ce un hasard ?