La représentation de l’ennemi sur les affiches (cartes postales, etc.) antifascistes

Côté affiche et côté propagande, c'est au début des années 1930 qu'apparaissent, sur les affiches, les premiers signes de reconnaissances modernes : la faucille et le marteau, les symboles fascistes, l’étoile rouge, les logos, le salut fasciste (bras tendu) et inversement le poing fermé. Pour les propagandistes (et les affichistes) ces symboles ont un double avantage, ils permettent à la fois :

• une signature visible, mémorisable, identifiable (par une population en partie illettrée). Facilement reproductible, cette signature fonctionne comme une ellipse littéraire ou cinématographique, un minimum de graphisme (et de texte) un maximum de sens pour le lecteur ;

• une représentation unique de l'ennemi à travers un dessin permettant ainsi de « mobiliser » les masses, sur un mot d'ordre simplifié, voire pour certains, simpliste.

Les organisations libertaires n'ont pas encore inventé le « A cerclé » (il apparaît juste avant Mai 68). En 1936 et en Espagne, les libertaires ont le drapeau rouge & noir comme signe de ralliement, mais sur les affiches il est très souvent utilisé par les autres organisations républicaines. Pour les besoins de leur propagande, les libertaires avaient besoin d’une représentation de l'ennemi fédérant leur volonté de gagner la guerre et de transformer la société.

Dans l'iconographie révolutionnaire européenne la trilogie Eglise-Armée-Gros capitaliste est « LA » représentation de la société à abattre, entre 1936 et 1939, elle est pourtant peu présente sur les affiches antifascistes et absente des affiches libertaires. L’ennemi est, humainement et physiquement, quasi invisible sur les affiches antifascistes, il est remplacé par une représentation plus conceptuelle.

Paradoxalement, les affichistes libertaires et antifascistes, connus pour leurs convictions anticléricales, puisent très largement l'iconographie et la culture religieuse à travers les représentations :
- de La bête immonde dragons, serpents, pieuvres, monstres, gargouille verdâtres à la langue rouge ou fourchue ;
- du Diable mains longues aux doigts crochus,
- de martyrs du fascisme avec les travailleurs « enchristés » sur une croix (gammée) ;
- un bestiaire est aussi utilisé pour représenter la fameuse « cinquième colonne ».

Pourquoi autant de « croix gammées »...

sur les affiches (libertaires et les autres) alors que ce est ni l'emblème de la Phalange, ni celle de Franco et de ses généraux, ni celle de la droite catholique ibérique ?

La simplification de la représentation des adversaires à travers un seul "signe" n'explique pas la fréquence de cet emblème. D'autres hypothèses sont envisageables :
• les commanditaires et les affichistes eurent, dès le 19 juillet, conscience que ce conflit dépassait largement les frontières ibériques sur le plan politique, militaire et social. Pour les dirigeants républicains et libertaires, c'était au minimum l'avenir de l'Europe qui se jouait à partir du 19 juillet 1936 (1). D'abord avec l'espoir de voir dans le même temps enfin le fascisme échouer et une révolution sociale triompher. Ensuite parce qu’une nouvelle défaite de la classe ouvrière ouvrait définitivement l'espace continental aux fascistes et à leurs exactions. De plus, la croix gammée est le seul emblème internationalement reconnu. Dans cette optique, elle s'impose comme symbole des enjeux politiques et donc de l'ennemi aux dépens de l'emblème des phalanges et même de la représentation du chef des généraux factieux F. Franco.
• A l'inverse, la mise en avant de la croix gammée permet aussi de « cacher » les dissensions sur l'ennemi intérieur. En effet quel ennemi dénonce-t-on ? Celui qui tient le fusil, dans ce cas la croix gammée (ou le faisceau phalangiste) s'impose ou celui qui manipule le soldat adverse. Dans ce cas, la trilogie Église – Armée - Gros capitaliste est « LA » représentation traditionnelle de l'ennemi de classe des anarchistes et autres révolutionnaires. Elle est peu présente sur les affiches antifascistes et absente des affiches libertaires car justement, c'est sur cette classe sociale (propriétaires, industriels, curés de campagne, militaires fidèles à la République) que s'appuie l'autre partie du camp républicain : les communistes, les nationalistes catalans ou basques, la droite des socialistes. L'unité graphique du camp républicain ne peut se représenter que par le « plus petit dénominateur commun » : le symbole de l'ennemi EXTERIEUR.

Même s’il est cité plusieurs fois dans la propagande française, Franco  -comme l'ennemi à éliminer- n'apparaît sur les affiches et massivement dans les caricatures qu'en 1944.

De l’ennemi unique à la médiatisation des victimes.

Un double phénomène de propagande va se produire à partir de 1937. Glissant de la simplification graphique de l’ennemi à l’utilisation de boucs émissaires (signe annonciateur de la défaite), les staliniens détournent les représentations fascistes décrites ci-dessus pour stigmatiser : le POUM, les aventuriers, les incontrôlés (comprendre les anarchistes), tous ceux qui s'opposent à leur politique sociale (remise en cause des acquis révolutionnaires) et militaire (militarisation forcée, manque d'arme,…) du gouvernement.

Cette représentation de l'ennemi vole en éclats lors de l'affrontement entre les révolutionnaires et le gouvernement, le fascisme (la croix gammée) disparaît au profit d'une autre unité graphique : la mise en scène des victimes avec comme figure symbolique, la madone à l'enfant et la représentation du désespoir du peuple espagnol seul contre tous.

Cette sanctification des cadavres est encore une particularité de la guerre civile espagnole, c’est le seul conflit où un des belligérants concentre une partie de sa propagande sur ses victimes, ses réfugiés,… bref sur sa défaite. Les silhouettes noires des avions survolant des ruines, des réfugiés remplacent –sur les affiches- la croix gammée. Cette rhétorique est très utilisée pour la propagande extérieure : France , Grande-Bretagne ; etc.

Dès ce moment, les affiches républicaines perdent leur originalité, elles se contentent de copier la propagande graphique de la première guerre mondiale : notamment grâce à l'association sur un seul espace (l'affiche) des combats sur le front et des femmes (et des enfants) à l'arrière.

Wally Rosell / Ramon Pino

1. En Espagne se joue l’avenir du monde. Il ne s’agit pas d’une lutte entre « rouges » et « nationalistes », c’est le choc de deux conceptions de la vie : celle de la Liberté ou de l’Esclavage.

Fragua Social, 17 janvier 1937